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Philippe Boula de Mareüil : « Les parlers régionaux sont en voie de disparition »

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Philippe Boula de Mareüil, linguiste, directeur de recherche au CNRS.
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Pour constituer son Atlas sonores des langues régionales, Philippe Boula de Mareüil, linguiste et directeur de recherche au CNRS, a réuni 720 enregistrements de locuteurs de parlers régionaux en France.

Vous réunissez dans votre Atlas sonores des langues régionales des centaines d’enregistrements. Comment avez-vous trouvé les gens capables de parler ces langues régionales ?

Trouver des locuteurs est sans doute le plus grand travail, vu la situation de minoration des langues régionales. Je sillonne beaucoup la France, je contacte des radios locales, des universités, des associations, des écoles immersives, des clubs de patoisants. C’est plus difficile dans le domaine d’oïl.

Qui sont ces locuteurs ?

Ce sont des personnes d’une moyenne d’âge de 60 ans - rajeunie par les outre-mers, car en France hexagonale, c’est beaucoup plus que ça. Ils sont issus du monde rural essentiellement et ont souvent des parcours fabuleux. Leur contribution au projet est de traduire la fable La Bise et le Soleil en patois et de la lire. Parfois, dans une association, c’est un travail collectif : l’un traduit le texte, l’autre le lit parce qu’il ou elle est plus à l’aise ou légitime, ou a davantage gardé les spécificités de l’articulation.

Comment exploitez-vous scientifiquement votre travail ?

Un objectif est atteint, celui de rendre visibles ces langues régionales : on a eu plus de 700 000 visites ! Elles sont encore une réalité vivante et précieuse et cela touche le grand public. Ces langues minoritaires sont des vecteurs de créativité, notamment dans le corps enseignant qui peut librement utiliser mes enregistrements. Ensuite, l’exploitation plus scientifique que je peux en faire c’est d’analyser les prononciations. Avec des spécialistes, on compare aussi les variétés régionales entre elles.

Combien de dialectes sont parlés en France ?

On a plus de 700 enregistrements différents, mais cela ne veut pas dire qu’il y a 700 dialectes. On peut les regrouper et c’est en partie arbitraire, avec des compromis, en 25 catégories plus une, les parlers liguriens ou nord-italiens, comme le Bonifacio au sud de la Corse ou le monégasque.

Ces dialectes sont-ils si différents d’une région à l’autre ?

Au centre de la France, dans cette région qu’on appelle le croissant qui fait la transition entre les langues d’oïl et d’oc, la variation est sidérante. À quelques kilomètres de distance, on va changer de dialecte. Mais attention aux postures : des gens disent ne pas se comprendre d’un village à l’autre ; il faut relativiser.

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Laboratoire LISN UMR9015, CNRS, Université Paris-Saclay

Peut-on dire que, dans certaines régions, on parle comme au XVIIe ou au XVIIIe siècle ?

Les dialectes minoritaires, périphériques, sont plus archaïques sur le plan linguistique. Ils conservent davantage de traits de la langue mère qu’une langue parlée dans les grandes métropoles. Le français s’est imposé depuis des siècles à Lyon, Toulouse et bien d’autres villes. Les villes sont plus enclines à l’innovation linguistique que les villages où les flux migratoires et les mouvements sont limités. L’évolution est moins rapide. La langue régionale va servir à exprimer les choses de la quotidienneté, du monde du travail, de la campagne. Elle ne nécessite pas beaucoup d’innovations lexicales. Donc oui, je pense que ces dialectes ont moins évolué par rapport au français.

On entend rouler les « r » dans les archives sonores. Cette prononciation se perd-t-elle ?

J’ai beaucoup écouté les archives sonores. Lors de mes enregistrements, après la fable d’Esope, je fais lire des listes de mots isolés, évoquant notamment la flore, la faune. Je fais traduire des mots, le lézard vert, le lézard gris, l’abeille etc. On retrouve des points communs, par exemple la réalisation du « r ». Il y a environ 25 occurrences de « r » selon les langues et dialectes. De très rares locuteurs parmi les plus âgés roulent encore les « r » en français et le font davantage encore dans leur dialecte, notamment en Gascogne, en Languedoc, dans l’aire franco-provençale et aussi en Bourgogne. En dessous de 65 ans, je ne connais plus personne qui roule les « r » en français. Ce « r » roulé a perdu du terrain. Il y a encore quelques décennies, on pouvait entendre des hommes politiques qui roulaient les « r ». Aujourd’hui, cela paraîtrait très folklorique.

Ces langues sont-elles menacées de disparition ?

Oui, la chaîne de transmission est interrompue, la moyenne d’âge augmente. Les locuteurs témoignent de ce qu’ils sont les derniers à parler. Cela fait aussi partie du caractère émouvant de mes enquêtes. Sur l’atlas, il y a des régions entières où je n’ai trouvé personne. Autour de Paris, c’est un désert dialectal, le français a tout écrasé. Ce n’est que récemment que j’ai pu inclure un jeune locuteur tourangeau. Auparavant, malgré mes efforts répétés, je n’en trouvais pas. Je tombais sur des personnes qui pouvaient lire des textes de Gaston Couté (ndlr : qui utilisait parfois le patois beauceron ou l’argot), des gens de théâtre, mais ils ne savaient ni traduire, ni comprendre le texte de la fable d’Esope.

Quels conseils donnez-vous aux généalogistes pour sauvegarder ou transmettre leur langue régionale ?

Les gens âgés qui parlent encore le patois devraient se faire enregistrer par leurs enfants ou petits-enfants. Tout est intéressant : se présenter, parler du monde du travail, des activités aux champs, car il y a tout un pan du vocabulaire de métiers de la campagne qui a été perdu. Ils peuvent raconter des événements en précisant quand et avec qui. Dire une fable dans son dialecte, parler de leur enfance, de leur scolarité, s’ils ont été eux-mêmes stigmatisés pour avoir parlé le patois, raconter les anecdotes, les brimades, l’humiliation. S’enregistrer, c’est quelque chose de facile à faire qui peut être un vecteur de transmission intergénérationnelle. Et peut être que dans 20 ans ou 50 ans, ces enregistrements susciteront un nouvel intérêt. Car le déclin est très rapide. Tout cela va disparaître, c’est inévitable.

L’atlas sonore des langues régionales

Lancée en 2016 par Philippe Boula de Mareüil, linguiste, directeur de recherche au CNRS, cette grande collecte réunit 720 enregistrements de locuteurs de parlers régionaux en France, étendue aux outre-mers en 2017 et élargie à d’autres pays européens depuis 2018. Les locuteurs régionaux lisent la fable d’Esope La bise et le soleil, utilisée depuis plus d’un siècle par l’association phonétique internationale. Ces enregistrements sont publiés sur une carte sur Internet où on peut les écouter.

https://atlas.limsi.fr

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