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Un mariage qui aurait dû être annulé

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Acte de mariage de Florimond Dépret et Justave Patoux, célébré le 31 décembre 1912 à Fouquières-lès-Lens (62) (AD Pas-de-Calais, 3E 351/10).
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AD62

Le maire de Fouquières-lès-Lens, petite ville minière du bassin du Nord-Pas-de-Calais, a célébré, le 31 décembre 1912, l’union de Florimond DÉPRET et Gustave PATOUX. À y regarder de plus près, l’acte de mariage se révèle peu banal, du fait qu’il comporte deux anomalies, dont l’une aurait dû le faire annuler.

Souci de date ou de prénom ?

Pas banal par sa date ? Pour avoir été célébré à quelques heures du réveillon de la Saint-Sylvestre de 1912 (mais réveillonnait-on, chez les mineurs de Fouquières, à cette époque ?) ? Cette date, qu’une recherche via Google nous dit tomber un mardi, avait parfaitement pu avoir été choisie par hasard, comme un jour ordinaire, ou l’avoir au contraire été comme un jour et une heure de calme à la mairie, afin de garantir un minimum de discrétion ? Difficile de savoir…

Pas banal, pour unir Florimond et Gustave ? Un mariage pour tous, un siècle avant la loi de 2013 ? Pas du tout ! Florimond est bien un homme et Gustave Virginie Joseph est bien une femme. Le marié porte un prénom très fréquent dans la région Nord-Pas-de-Calais. La mariée porte trois prénoms, dont un, Joseph, qui lorsqu’il est donné à une femme se voit rarement féminisé en Josèphe. En revanche, le premier, Gustave, est en fait écrit ici Justave, comme il l’avait été sur son acte de naissance. Une mauvaise orthographe de Gustave ? Pas forcément, lorsque l’on connaît la tendance régionale à choisir des prénoms excentriques, donnant des impressions de surenchère de l’originalité et de recherche de prénoms savants, difficilement imaginable dans l’univers des mineurs de Zola, avec chez les garçons des Philogène, Ulphy, Druon ou Dosithée et chez les filles des Amicine, Védastine, Hérémentine ou Zulma…

Hormis la date et les prénoms, quoi d’autre dans cet acte n’était donc pas banal ? On ne peut, pour le savoir, que le lire dans le détail, avec éventuellement un cachet d’aspirine, car comme vous en avez été prévenu, le cas va rapidement s’avérer compliqué.

Une avalanche de Florimond

L’époux, Florimond Joseph DÉPRET, houilleur (ouvrier travaillant dans une mine de houille), né en 1877 à Mazingarbe, est dit fils des défunts Florimond DÉPRET et Clotilde BESSE. L’épouse, Justave Virginie Joseph FATOUX, ménagère, née à Vermelles en 1871, est divorcée depuis 1905 de Florimond DÉPRET. Voilà la première erreur de l’acte, portant en marge, au-dessous du numéro et des noms et prénoms des époux, la mention « célibataires », mention apparemment reportée ici systématiquement, en ayant négligé le fait que l’épouse ne l’était pas… À la lecture de ces éléments, tout généalogiste a immanquablement sa curiosité aiguisée par cette réunion de Florimond homonymes et ne saurait résister à l’envie de creuser un peu.

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Voilà la première erreur de l’acte, portant en marge, au-dessous du numéro et des noms et prénoms des époux, la mention « célibataires », mention apparemment reportée ici systématiquement, en ayant négligé le fait que l’épouse ne l’était pas… (AD62, 3E 351/10).
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Deux épouses et une maîtresse

Le premier acte recherché et trouvé facilement via Filae, Geneanet ou sur le site des Archives du Pas-de-Calais, sera le premier mariage de Justave, célébré à Vermelles, en 1887. La mariée est célibataire et le marié, Florimond DÉPRET, lui aussi houilleur, est dit né à Nœux-les-Mines, en 1866, fils « naturel reconnu » de Florimond DÉPRET, 49 ans, ferblantier à Mazingarbe, et de Silvie WAMBECQ, 60 ans, ménagère à Nœux-les-Mines. Nous voilà donc avec un nouveau Florimond DÉPRET, né vers 1838.

Les actes suivants seront les deux actes de naissance des deux époux successifs. D’abord celui du premier époux (Nœux-les-Mines, 1866), qui confirme en tous points la filiation connue, avec une naissance illégitime. Ensuite celui du second époux (Mazingarbe, 1877) qui confirme et précise la filiation déjà connue et quant à elle légitime, disant le père ferblantier, âgé de 37 ans, donc né vers 1840.

On recherchera ensuite le mariage de ce dernier avec Clotilde BENS (et non BESSE), que l’on trouvera célébré en 1867, non pas à Mazingarbe, comme le donnent certains arbres en ligne, mais à Gonnehem, lui nommé Florimond Charles Joseph DESPRET, ferblantier à Nœux-les-Mines, né en 1837 à Fouquereuil (Pas-de-Calais), veuf d’Eugénie BAUX, décédée en 1862.

La conclusion dès lors est facile à tirer, tout en complétant le parcours de Florimond père : né en 1837, il s’est marié une première fois (en 1857 à Chocques) avec Eugénie, morte en 1862, dont il a eu des enfants, en 1858 et 1860. Veuf, il a eu en 1866 un fils, Florimond, né de sa relation avec une belge, Silvie WAMBECQ, elle-même veuve avec enfants (d’un charbonnier François DÉMOULIN, décédé en 1863) et qui se remariera en 1871 (à Noeux, avec le houilleur Edmond RUCART), après avoir eu ensemble une fille (Louise Rucart, née en 1869 à Noeux). Remarié en 1867 avec Clotilde BENS, il aura en 1877 un fils, Florimond Joseph. Il décédera enfin à Mazingarbe en 1891, après que son fils naturel eut épousé en 1887 Justave FATOUX, laquelle divorcera en 1905 pour épouser son autre fils, le Florimond légitime, en 1912. Justave avait donc épousé deux demi-frères et la situation s’était d’autant plus compliquée qu’elle avait eu une fille entre son divorce du premier et son remariage avec le second. Nommée Marie, née en 1907 à Vermelles, son acte de naissance la dit bien « déclarée par Florimond DÉPRETZ, houilleur, trente-et-un ans », qui la reconnaît comme sa fille, « née de Justave Virginie FATOUX, divorcée de Florimond DÉPRETZ ».

L’ignorance de Jignore et du maire

Une famille compliquée à suivre et à reconstituer, pour le généalogiste la découvrant, avec notamment l’acte de décès de Virginie FATOUX (1916, Fouquières), la disant épouse de « DESPREZ Florimond » et le décès de Florimond DÉPRET (1891, Liévin), le disant divorcé de Virginie FATOUX et veuf d’Eugénie DAMBRINE. Car pour achever de compliquer le tout, le premier mari de Justave, s’était en effet remarié et avait eu des enfants, dont un, Désiré Victor DÉPRET, né en 1907 à Liévin, épousera une demoiselle Lefèvre, prénommée officiellement… Jignore. Encore un de ces prénoms, dont l’origine nous échappe mais dont nos ancêtres du Nord avaient le secret.

Jignore ignora-t-elle que la première femme de son beau-père s’était remariée, après divorce, avec son beau-frère ? Comme Arsène Dacheville, le maire de Fouquières, célébrant ce mariage pas banal le 31 décembre 1912 à cinq heures du soir, ignorait-il que la mariée épousait son beau-frère ? Si tel n’était pas le cas, Arsène Dacheville avait ici commis une lourde négligence, en ce que aux termes de la loi et de l’article 162 du Code civil, si le mariage d’un beau-frère avec sa belle-sœur était permis lorsque le mariage ayant créé leur alliance s’était terminé par un décès, il était en revanche interdit – et ce étant très clairement précisé, de 1914 à 2000 – dans le cas où le mariage ayant créé l’alliance avait été dissous par un divorce. En un mot un veuf pouvait épouser la sœur de sa défunte femme mais un divorcé ne pouvait épouser la sœur de son ex.

L’absence d’une dispense de parenté

Pour lever cet interdit, il fallait avoir obtenu une dispense du Président de la République, comme dans les cas de proches parentés par le sang (cf. RFG n° 236), et cela sous peine de nullité du mariage. L’acte de mariage de 1912 étudié présente donc l’anomalie de ne pas citer la référence d’une telle dispense, signe d’un manquement grave du maire, lequel aurait par ailleurs pu être rappelé à l’ordre par le juge de paix. Mais le maire sans doute ignorait peut-être la situation familiale et certainement le Code civil… La réponse attendue à l'énigme de fin d'année que je vous avais soumise était donc « l’absence d’une dispense de parenté ».

Petite cerise sur le gâteau – pour ceux qui ont un tube complet d’aspirine – on aurait pu relever un autre petit détail dans cet acte de mariage, en ce qu’il citait au nombre des témoins « DEPRET Louis, 24 ans, houilleur » qui était qualifié d’« ami » du marié, alors qu’il s’agissait en fait du fils aîné de la mariée, né de sa première union avec le premier Florimond… Allez, on s’arrête là. Oublions les Dépret et les Florimond et prenons un bon bol d’air, en attendant la prochaine énigme.

Bravo !

Vous être une centaine à avoir proposé une réponse à notre énigme de décembre. Bravo aux généalogistes qui ont trouvé la principale anomalie.

En voici la liste : Michèle Berre, Nathalie Berthomé-Collot, Eliane Deschênes, Angélique Diehl, Tatiana Guérin, Angélique Le Quéré, Annie Métivier, Philippe Orechia, Monique Pugin, Sophie Pugin, Monique Simon, Agnès Tytgat.

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